Nécessairement, qui dit rentrée scolaire dit Bonne rentrée déjà, mais dit aussi moultes articles sur l’IA à l’école, nos façons ou raisons d’apprendre, etc. Petit florilège, non exhaustif, et perspectives à venir.
Tout d’abord, commençons par l’Education nationale où les annonces et perspectives sont nombreuses. Chut ! Magazine récapitule les plus engageantes à redécouvrir dans leur lettre : formation en 4e et 2de, outil d’accompagnement des enseignants, appel à projets, module Pix IA accessible à tous les collégiens et lycéens et que nous avons hâte de découvrir… Mais nous avons aussi pu découvrir la circulaire du 10 juillet 2025 ainsi que le vadémécum et le document d’accompagnement aux familles qui lui sont associés ! Et nous sommes heureux de voir que les instances démocratiques de la vie lycéenne seront mobilisées dans la construction des projets d’établissements en matière de numérique et d’IA : « Au lycée, une réflexion mobilisant les élèves sur la place du téléphone portable et des objets connectés au sein de l’établissement, et plus globalement du numérique, dont l’IA, doit être conduite au sein des instances de démocratie scolaire. Cette réflexion a vocation à nourrir le projet d’établissement. »
C’est une manière intéressante de dire à tous les lycéens de France : ces questions sont les vôtres, vous avez votre mot à dire dans l’élaboration de nos règles collectives. Nécessairement, nous voyons ça depuis Café IA et nous nous disons que, pour qui le souhaite, il y a sur notre site Café IA et au sein de la communauté, des ressources, expériences et savoir-faire en nombre pour nourrir ces échanges. Nous vous revenons prochainement sur ce sujet. Mais n’hésitez pas à nous contacter d’ores et déjà si vous êtes du monde éducatif et que la démarche vous intéresse.
D’autant que nous avons découvert, avec plaisir, que dans les deux rapports sur l’Education et l’IA remis aux ministres de l’Education nationale et de l’Enseignement supérieur et de la recherche remis le 10 juillet, Café IA figurait parmi les recommandations pour assurer un dialogue autour des outils déployés dans les établissements ou assurer un dialogue avec les familles. Car les questions sont nombreuses. Parmi elles, celle du taux d’usage des agents conversationnels à des fins intimes, point de départ d’une tribunes signée par Mathias Dufour dans Le Monde :
« Selon une enquête de l’association Common Sense Media parue le 16 juillet, près des trois quarts des adolescents américains déclarent avoir utilisé un compagnon émotionnel basé sur l’IA – un chatbot simulant une relation amicale, amoureuse, voire sexuelle. Près de la moitié y recourent régulièrement. Inexistantes il y a trois ans, ces IA font déjà partie du quotidien le plus intime des adolescents. ».
Le paradoxe ici est d’arriver à parler de nos usages les plus intimes, sans atteindre de toute évidence à cette intimité. C’est un immense défi et nous sommes à disposition pour évoquer les façons de l’aborder.
Mais nous avons confiance dans les ressorts collectifs et individuels qui nous permettrons de mettre sur la table des questions aussi essentielles que les modes d’apprentissage et de travail en commun. Pour reprendre l’expression d’Axel Dauchez, à l’issue d’une des premières consultations massives sur l’IA, ce serait plutôt un sentiment de « vigilance constructive » qui ressortirait, que l’on décèle aussi dans le dernier baromètre Ecolhuma et qui encourage plutôt à aborder le problème plutôt qu’à se soumettre à une forme de fatalisme. Nous sommes capables toutes et tous de porter la discussion et le débat et nous avons bien en tête l’idée que nous devons avoir une discussion systémique sur la vocation de l’école et les moyens qu’on lui attribue. Plus encore : nous devons absolument défendre cette possibilité. Ne pas y croire c’est déjà renoncer à un bout de démocratie et ça, résolument, nous ne nous y résignons pas.
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Si cette discussion globale part du moment technologique que nous vivons, elle aura tout intérêt à s’arrêter sur la question que pose le 1 Hebdo cette semaine « A quoi bon apprendre ? » Dans son entretien, Camille Jardin évoque cette dépossession possible par l’outil, notamment de cette capacité « d’envisager autre chose que ce qu’on nous donne ». Car nous avons besoin de nous mettre en « exploration » d’idées nouvelles, de conduire des expérimentations, de respecter la nature de chercheur de l’enfant, idée si chère à François Taddei, co-auteur d’un des deux rapports précités. Une vision qui n’est pas sans rejoindre les propos de Muriel Szac, autrice jeunesse entre mille autres choses, pour qui l’intérêt d’aller à l’école « ne se mesure pas en quantité de contenus ingurgités, ni en leçons apprises, en emplois du temps plus ou moins remplis, mais en capacité à imaginer, à se forger une opinion, et surtout en appétit de la vie et des autres. La remarque (attribuée à divers auteurs) selon laquelle « un enfant n’est pas un vase qu’on remplit mais un feu qu’on attise » me semble nous indiquer le chemin. Et notre mission, à nous écrivains, fabricants d’objets culturels au sens large, est de fournir du combustible à ce feu. Seulement voilà, encore faut-il prendre les enfants au sérieux. »
Prendre les enfants au sérieux pour laisser place au jeu, leur laisser un peu de jeu et permettre l’expression de soi. On touche ici à la véritable nature de l’expression démocratique, celle qui permet, en tous lieux et dès l’école, l’expression réelle de la population, cultivée d’ores et déjà par de très nombreux enseignants.
Mais l’IA nous pose un énième défi à cet égard, et on ne compte plus ceux qui, à l’image de Thomas Chatterton Williams, nous ramènent à Platon et à ses considérations sur l’écriture. Oui bien sûr nous devons envisager d’autres modes de transmission et d’évaluation, plus oraux peut-être. Mais ne passons pas à côté des questions que nous devons nous poser à l’échelle sociétale et qui rejailliront nécessairement sur l’école. Quelle est la place laissée à l’expression désintéressée de chacun, à l’apprentissage pour la construction de soi dans une société où il s’agit avant tout de conquérir l’autre ou de le faire consommer ? Il y a dans notre société informationnelle beaucoup de place pour l’impression laissée sur l’autre, orale ou écrite, moins pour la considération d’une expression libre, profonde et originale, dans tous les sens du terme, qui ne cherche pas l’empreinte sur l’autre à tout prix. La vocation d’intégrer instantanément des « connaissances » dans notre cerveau – que se donnent le Merge Labs de Sam Altman ou le Neuralink d’Elon Musk, évoqué par le Financial Times et rapportées par TTSO – ne fait que pousser cette idée d’intrusion un cran plus loin, quand bien même elle demeure plus fantasmée que réelle.
A l’inverse, quelle est la place de l’école dans ces nombreux apprentissages voués à permettre une expression originale, libre et enthousiasmante ? Si nous rejoignons l’idée d’Hannah Arendt partagée par Camille Jardin dans son entretien, de la défense d’une école sous forme de « sanctuaire », ce sanctuaire doit aussi être un sanctuaire préservant l’enfant dans sa capacité à s’exprimer sous quelque forme que ce soit, face à toutes les formes d’impressions intéressées qu’on nous inflige. C’est-à-dire à l’aider à s’exprimer par lui-même, en lui apprenant à se mettre à distance de tout ce qui a vocation à l’influencer, à d’autres fin que son émancipation, à l’heure où l’influence est devenue une profession affirmée et où les agents nous répondent avec l’aplomb qu’on leur connait.







