L’IA en débat, rapport d’étonnement

La critique de l’IA est partout mais reste confuse, désorientée

La seconde chose qui m’a frappé lors de cette semaine, c’est que la semaine de l’IA pour tous a été d’abord une semaine de critiques nourries sur l’IA. Si tout le monde évoque la puissance des outils, même les promoteurs de l’IA en pointent des limites dans leurs homélies. Ceux qui défendent l’expérimentation en situation, expriment toujours au moins des précautions d’usages, comme le fait « qu’il n’y a pas d’IA sans gouvernance » ou que l’humain doit toujours rester au cœur du dispositif. Les formules peuvent paraître creuses, elles expriment néanmoins une vigilance, une inquiétude qui n’est pas seulement rhétorique. On entend souvent par exemple que des expérimentations ont été lancées, mais n’ont pas été finalisées, mais que le processus a permis de reposer des questions et de réorienter des pratiques.

Le discours sur l’IA n’est pas tant lénifiant, qu’argumentatif, c’est-à-dire qu’il en présente souvent des forces et des limites. Cela ne produit pas nécessairement des cadrages radicaux ou très technocritiques, bien sûr, mais des animateurs au public, des présentateurs aux experts, tout le monde semble avoir bien compris que tout ce que l’IA raconte, produit, reste à prendre avec des pincettes. « Sans notre intelligence, ces IA ne le sont pas toujours », disait pertinemment une animatrice dans un Café IA organisé par France Travail. Bien sûr, les critiques restent souvent superficielles, procédurales, assez peu politisées (même si on a entendu un discret mais sincère « le risque c’est que l’IA soit uniquement au service du patronat »). Confuses surtout, à l’image des productions mêmes de l’IA génératives. C’est un peu comme si à l’époque des machines qui parlent, leur désorientation nous désorientait en retour.

Même quand on chante le déploiement d’une IA souveraine comme le faisait l’un des intervenants au colloque IA et action publique qui se tenait à Nancy, les digressions critiques sont nombreuses. La difficulté, c’est qu’elles proviennent d’innombrables positionnements politiques, ce qui rend leur lecture difficile. Dans de mêmes espaces se côtoient à la fois des critiques écologiques, libertariennes, souveraines, anticapitalistes… tant et si bien qu’on ne sait laquelle est pertinente pour orienter son regard. Les enjeux demeurent confus. L’enjeu est-il de produire une IA responsable et frugale ? Une IA souveraine et libérale ? L’enjeu est-il technique ou organisationnel ? Les excès que l’on voit partout passer dans l’actualité sont toujours pointés du doigt : que ce soit le risque de désinformation, d’automatisation du travail ou d’autonomisation des systèmes pour faire la guerre. Mais ils sont souvent relativisés quand ils ne sont pas évoqués comme inéluctables. Et le caractère inéluctable de l’IA semble très partagé : ce que répètent nombre de ceux qui en présentent les enjeux est qu’il va falloir faire avec. Les apôtres trop zélés ne sont pas encore hués (cela commence pourtant à être le cas, ailleurs), mais on sent bien que l’inéluctabilité finit par agacer de plus en plus de gens, qui se sentent coincés par l’évolution de ces outils. On a l’impression que nous n’avons pas de marge de manœuvre, comme le montre la couverture du dernier numéro de Wired, titrant « IA ou mourir en l’essayant ». Comme si face à l’IA tout était déjà joué, voire perdu.

La critique reste confuse. Elle s’exprime sur les enjeux sans parvenir toujours à les mettre en perspective, à les construire, à les ordonner… Loin d’être une technocritique structurée, organisée, politisée, les utilisateurs sont agités de questionnements, de perspectives qu’ils peinent à saisir dans le flux de l’accélération dans laquelle ils sont pris. Il faut dire que l’accélération n’aide pas à y voir clair. Pour beaucoup le sujet est complexe et le flot de nouveautés dépasse tout un chacun. Personne ne se sent à l’aise dans sa pratique. Tout le monde se sent dépassé, même ceux dont les pratiques sont les plus actives. Et plus les utilisateurs tentent de monter dans le train, plus il accélère. Pas étonnant que ces ressentis génèrent une forme de malaise diffus.

On trouve bien sûr d’autres formes de confusion qui sont au cœur des limites de tout exercice qui parle d’IA. Celles d’évoquer des sujets que personne ne maîtrise vraiment, qui se noient dans des propos qui peuvent tourner au café du commerce. Des formes d’ambivalences ou de relativisme, des conclusions faciles, des raccourcis problématiques. La productivité et l’automatisation sont toujours positivées, rarement questionnées. Les questions de santé également. Les enjeux écologiques préoccupent tout le monde, mais sont peu mis en perspectives. Les défis et les risques sociétaux sont vus de la même manière, souvent édulcorés de peur d’effrayer. Les impacts, de la destruction d’emploi à la fracture numérique posent des problèmes auxquels « il faudra réfléchir ». Les biais et discriminations sont peu perçus comme des limites à la performance. La montée de la surveillance est abordée, mais elle est renvoyée au score social chinois ou au seul capitalisme de surveillance des Gafams… Jamais aux outils et déploiements que l’on met soi-même en place. Bref, la critique est bien là, mais elle n’est pas structurée.

L’information est partagée, mais demeure très segmentée : on a lu une chose dessus… et on passe à une autre. On évoque le fait que la plupart des modèles sont devenus payants et que l’accès est devenu plus compliqué pour tout un chacun… mais il suffit d’attendre demain pour obtenir de nouveaux crédits pour continuer ses échanges… On réagit aux dernières informations (« on parle des annonces de Google qui ont été faites hier ! »), mais on ne leur donne pas de profondeur. La critique est souvent superficielle, légère… et traduit bien plus une forme de fascination pour ces outils, ces évolutions et leur accélération qu’elle ne produit de mises en perspectives.

Des ateliers aux conférences, bien souvent, on construit une critique par petits bouts, entre amusements et anecdotes. Sous les rires, omniprésents, les questions sont bien là, mais les perspectives sont surtout inexorables. Là, on expose les pistes d’usage responsable (la transparence, l’éducation, la diversité ici, la sobriété, la souveraineté, l’éthique par là…), mais elles semblent surtout inatteignables. On s’en désole gentiment. « On verra bien de quoi l’avenir sera fait ». On a l’impression d’être parfois dans un espace entre l’information et la désinformation, dans un espace liminal entre les mondes. Entre la télé et le bistrot. Quand certains ne savent pas vraiment répondre, ils font néanmoins comme les chatbots, ils répondent quand même en disant parfois un peu n’importe quoi. On répète aux utilisateurs qu’il ne faut pas mettre d’informations personnelles… et on leur explique comment y publier son CV pour observer si l’IA fait des recommandations d’améliorations pertinentes. On retiendra celles qui nous parlent, pas nécessairement celles qui devraient être le plus efficaces…


Un besoin d’accompagnement inapaisable


Face à la puissance, une inquiétude généralisée

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