Cette semaine nous rencontrons Anthony Claverie, directeur adjoint innovation organisationnelle de la ville d’Antibes. Depuis plus d’un an, Anthony a organisé une vingtaine de Cafés IA au rythme de deux par mois, attirant un public fidèle et diversifié. Ses Cafés IA ont donné lieu à de nombreuses initiatives locales, touchant l’ensemble des agents de la collectivité

1 : Pourquoi avez-vous lancé la démarche Café IA au sein de la collectivité d’Antibes ; a-t-elle répondu à un besoin particulier ?
« Les Cafés IA sont nés d’une volonté de faire bouger les lignes en matière d’innovation organisationnelle. Mon rôle, tel que je le conçois, c’est un peu celui d’une sentinelle : être à l’affût des nouvelles tendances, notamment technologiques mais pas que, qu’elles soient émergentes ou déjà bien présentes, mais encore sous-estimées dans ses impacts.
L’idée était simple, mais essentielle : ouvrir un espace-temps de réflexion transversal sur l’usage du numérique au sein de la collectivité. Aujourd’hui, on est très bien formés sur le fond – un juriste maîtrise le Code civil sur le bout des doigts, par exemple – mais les outils qui nous permettent de travailler au quotidien, comme un tableur ou un logiciel collaboratif, ne font souvent l’objet d’aucune formation. Et pourtant, ils sont devenus incontournables !
Je ne suis pas un service de formation, mais je crois profondément à la force des échanges informels, des discussions ouvertes, des questionnements partagés. C’est exactement l’esprit des Cafés IA : un moment convivial pour s’interroger ensemble, découvrir, apprendre, et surtout, créer du lien entre les agents de toutes les directions.
Ce format a rapidement montré tout son potentiel : il permet de décloisonner les services, de favoriser la collaboration et de stimuler une réflexion collective sur les enjeux du numérique et de l’intelligence artificielle. Une initiative simple, mais puissante, qui a su trouver sa place et répondre à une vraie attente. »
2 : Comment s’est déroulée la mise en place de la démarche ?
« Dès que j’ai proposé l’idée des Cafés IA à ma Direction et à la Direction générale des Services, j’ai reçu un soutien immédiat. J’ai pu investir un espace encore inoccupé, avec une grande liberté pour expérimenter et structurer la démarche à mon rythme. Ce cadre bienveillant m’a permis de poser les bases d’une dynamique régulière, qui suscite aujourd’hui un véritable intérêt, tant pour les sujets traités que pour la qualité des échanges qu’ils génèrent.
Les Cafés IA réunissent en moyenne une petite dizaine de participants par session. On y retrouve un noyau fidèle, enrichi par d’autres agents qui viennent en fonction des thématiques abordées. L’essentiel, pour moi, n’est pas de remplir une salle, mais de garantir un espace d’échange sincère où chacun peut s’exprimer. Si, à la fin d’un Café IA, tout le monde a eu l’occasion de partager son point de vue et de monter un peu en compétence, alors c’est mission accomplie.
Ce que je cherche à créer, c’est un lieu ouvert et inclusif, qui reflète toute la diversité des profils de notre collectivité. L’objectif n’est pas de réunir 200 ingénieurs, 200 juristes ou 200 professionnels de la culture autour d’une même table, mais bien de créer des espace-temps où les profils se mélangent. La richesse d’un Café IA réside précisément dans cette diversité d’expériences et de perspectives, qui permet d’enrichir les discussions et de croiser les regards sur le numérique et l’intelligence artificielle.
Aujourd’hui, je propose un Café IA d’une heure tous les quinze jours. Le contenu reste volontairement souple, je l’ajuste en fonction des participants et de leur contexte de travail. L’idée est d’offrir un temps pour apprendre, débattre, expérimenter et réfléchir ensemble sur nos pratiques numériques. En général, je consacre les 15 ou 20 premières minutes à une thématique spécifique et s’en suivent les échanges souvent engagés ! Et vu l’infinité des sujets à explorer, les Cafés IA pourraient très bien ne jamais s’arrêter ! Mon bureau est d’ailleurs ouvert en continu à celles et ceux qui souhaitent échanger sur le numérique ou l’intelligence artificielle, de façon plus informelle.
Un des défis est de choisir des sujets d’actualité qui captent l’intérêt… tout en allant au-delà des évidences. Il ne suffit pas de traiter uniquement ce qui attire naturellement : je tiens aussi à faire émerger des thématiques moins connues, mais tout aussi essentielles. Par exemple, si je ne mets pas à l’agenda la question de l’impact environnemental des IA, peu de personnes penseraient spontanément à la proposer alors qu’elle est, de mon point de vue, fondamentale. C’est donc aussi mon rôle d’éveiller la curiosité, de susciter des prises de conscience, d’ouvrir des pistes de réflexion.
Mes ressources pour alimenter cette démarche ? C’est Internet, c’est la rue, c’est un musée, c’est une newsletter que je reçois, c’est une discussion que j’ai avec quelqu’un. En somme, c’est la vie quotidienne elle-même qui devient une source d’inspiration pour nourrir les Cafés IA.
Pour donner de la cohérence à l’ensemble, j’organise les Cafés IA autour de cinq grands axes :
L’impact de l’IA sur le travail: c’est un thème récurrent : Comment nos métiers vont-ils évoluer ? De nombreuses discussions émergent, notamment autour de la propriété intellectuelle ou des droits des artistes dans l’entraînement des modèles d’IA. »
La formation: comment mieux se former et s’informer sur le numérique et l’IA ? Cela peut passer par des newsletters (dont celle de Café IA, abonnez-vous !), des plateformes en ligne ou des ressources accessibles à tous.
L’outillage: je présente régulièrement des outils pratiques, souvent transversaux, développés parfois par les services informatiques de la Ville, mais utiles bien au-delà de leur cadre initial.
L’environnement: nous avons exploré, par exemple, l’outil Compar:IA pour mesurer la dimension environnementale, ainsi que la contribution de Mistral AI, qui permet d’aborder simplement les impacts respectifs de l’entraînement et de l’inférence sur l’environnement. Le module IA et Environnement est également une ressource incontournable !
La culture: l’IA ne se limite pas à la technique. Elle touche aussi la création artistique. L’exposition de Bernard Venet au Musée Picasso d’Antibes, où des œuvres ont été générées par IA, a été l’occasion parfaite de croiser art et technologie. »
3 : De manière plus générale, quel impact votre engagement dans les Cafés IA a-t-il eu sur votre service ?
« Aujourd’hui, nous avons parfois l’impression que ces moments d’échange existent depuis des années tant ils se sont ancrés dans notre fonctionnement !
Très vite, cette dynamique a débordé du cadre des rencontres. Avec mes collègues, nous avons lancé une brève interne mensuelle à destination de tous les agents de la ville composée d’informations courtes et percutantes, qui prolongent les discussions des Cafés IA. On y partage, par exemple, des données concrètes comme la quantité d’eau nécessaire pour générer 400 tokens avec le modèle Large 2 de Mistral AI. De quoi ancrer l’IA dans la réalité.
À la suite d’une session sur les biais algorithmiques, j’ai également pris la plume pour rédiger un article de sensibilisation, destiné à faire réfléchir les agents sur les biais présents dans notre rapport avec la machine au quotidien : ancrage, délégation, etc. Cela a permis de faire vivre l’esprit Café IA en rendant le contenu accessible à tous, y compris ceux qui n’y assistent pas.
Nous avons aussi conçu, de manière collaborative, un questionnaire interne. L’objectif est de mieux comprendre comment l’intelligence artificielle est perçue et utilisée dans les services, mesurer la notoriété des Cafés IA et identifier les agents curieux de participer. Ce questionnaire, dont les réponses sont en cours de collecte, va permettre d’élargir encore le dialogue, de poser des questions, de créer des ponts entre directions.
En résumé, les Cafés IA ont été bien plus qu’un simple cycle de rencontres : ils ont déclenché une véritable dynamique au sein de la Ville, en favorisant l’émergence de nouveaux contenus, d’initiatives collectives et de réflexions partagées autour de l’intelligence artificielle. »







