Imaginaires ou idéologies ?
Derrière les imaginaires, il faut lire les idéologies qui les inspirent.
Imaginaires, le terme fait référence à quelque chose qui n’existerait que dans l’imagination, qui serait sans réalité, comme dévitalisé, sans effet autre que sûr le rêve et l’irréel. Rien ne semble moins vrai. Ce que nous sommes capables de composer dans nos esprits a une puissance d’évocation sans précédent, qui mobilise et galvanise les énergies et façonne le réel, comme l’exprimait Yuval Harari dans Sapiens [1], expliquant, avec emphase, que c’est l’imagination qui aurait développé notre capacité à coopérer. Mais, le terme même d’imaginaire dépolitise ce que nos esprits façonnent, quand les récits que nous brodons et partageons construisent d’abord des ralliements, des adhésions ou leur exact inverse, des rejets, des défections, des oppositions.
Ce que nous imaginons ne flotte pas dans l’éther, bien au contraire. Pas plus que les développements de l’IA ne flottent dans un nuage sans effets matériels, nos imaginaires reflètent tout le temps des idées et conduisent nos agissements, décrivent des façons de voir le monde, de le régir, de le gouverner. Derrière les imaginaires, il y a des réalités, comme celles que mettent en scène Kate Crawford et Vladan Joler dans Calculating Empires [2], en tentant de représenter la généalogie de la puissance technologique pour montrer ce qu’elle invisibilise. L’imaginaire de la conquête spatiale dans le cinéma de science-fiction par exemple, invisibilise la colonisation à l’œuvre, comme si elle était naturelle. Les voitures autonomes, les robots servant le café ou les IA qui produisent des contenus à notre place… sont également des visions situées imaginées par les entreprises de la Silicon Valley avec l’objectif de nous les vendre, mais aussi de nous y faire adhérer. Or, on peut vouloir répondre autrement en tant que société, en valorisant les transports publics plutôt que la voiture autonome, l’emploi pour tous plutôt que d’être déqualifiés par des machines où des échanges réels et situés plutôt que des échanges dématérialisés. Les imaginaires que nous convoquons quand nous évoquons l’intelligence artificielle, que ce soit notre submersion par des machines ou leur intelligence qui nous dépasseraient, doivent donc être décryptées également en pensant aux idéologies qui les manœuvrent, aux références culturelles qu’elles transportent, aux intérêts qui poussent à leurs déploiements [3] voire à leur orientation politique. Car derrière les imaginaires que convoquent les technologies, il y a des intérêts à l’œuvre. Les produits qui sont développés répondent à des visions et des convictions politiques. Ils ne sont pas seulement financés pour leur qualité propre. Si les capitaux-risqueurs ont tant donné à Uber, c’est certainement d’abord parce que l’entreprise permettait d’agir sur le droit du travail, en changeant les règles. C’est l’enjeu de modification des règles et des normes que promettent les outils qui musclent l’investissement. C’est aussi parce que ces technologies promettent un changement politique qu’elles sont financées, comme le montre le financement de Clearview, le programme de reconnaissance faciale, financé par le milliardaire libertarien, Peter Thiel. Pour les investisseurs de Clearview, « pénétrer dans une zone de flou juridique constitue un avantage commercial [4] », et correspond à une offre politique. Même chose quand Elon Musk propose avec Grok une IA « antiwoke », au risque d’une « amplification spectaculaire de la désinformation, au nom d’une liberté d’expression sans responsabilité » [5]. Et le problème risque de s’amplifier avec le projet de décret de l’administration Trump [6] qui obligerait les entreprises obtenant des contrats fédéraux à développer des modèles d’IA « politiquement neutres et impartiaux », c’est-à-dire des IA avec un biais conservateur plus que progressiste.
L’IA destructrice [7] ou l’IA compagne [8] ne nous invitent pas à porter le même regard sur le déploiement technologique. Voir l’IA générative comme un assistant plutôt qu’un contrôleur [9], qui va renforcer le contrôle sur les travailleurs plutôt que les autonomiser, occulte le renforcement de l’asymétrie de pouvoir que l’IA met en œuvre. Sous ses atours de divertissement séduisant, l’IA est d’abord un outil de renforcement du contrôle.
Les imaginaires fictionnels sont certes un levier pour l’action, car l’imagination permet la création, mais ils ne sont pas indépendants des valeurs et visions politiques qui animent les acteurs qui les mobilisent, au contraire, elles les façonnent, les orientent, les accomplissent, les réifient. Les idées façonnent les imaginaires qui les façonnent en retour. Nos représentations sont façonnées d’idéologies et inversement.
Quand on parle d’imaginaires, n’oublions donc pas de penser que parfois, le terme d’idéologie serait mieux adapté.
Science et Science-fiction, qui inspire qui ?
Si par définition, la science-fiction (SF) s’inspire de la science pour produire de la fiction, est-ce que la science s’inspire de la fiction pour produire de la science ?
Nombre de chercheurs et d’entrepreneurs des nouvelles technologies ont confessé combien leur amour pour la SF les avait inspiré. Martin Cooper, inventeur du premier téléphone cellulaire a toujours reconnu s’être inspiré du Communicateur de la série Star Trek. Bas Ording, l’un des concepteurs de l’interface utilisateur de l’iPhone a dit avoir été inspiré par la gestuelle du film Minority Report, alors que le livre de Philip K. Dick dont il est l’adaptation, à, lui, inspiré John Unerkoffler, un chercheur du MIT pionnier des interfaces tactiles, qui travaillait sur des gants connectés dont l’équipe de Spielberg s’est inspirée pour le film [10].
Les passerelles entre la science et la pop culture sont finalement très poreuses. Pour Thomas Michaud, spécialiste de l’étude de l’impact politique des imaginaires, « la science-fiction constitue une dimension cachée du processus d’innovation » [11]. La SF permet de développer et d’ancrer un imaginaire technoscientifique commun, banalisant surtout l’utilisation des technosciences et permettant de rendre certaines formes d’innovation inéluctables. La recherche elle-même mobilise de plus en plus de promesses et de prospective pour décrire ses impacts à venir [12].
C’est à croire que la SF inspire finalement bien plus la recherche et les entrepreneurs que l’inverse [13], comme si l’anticipation permettait d’encourager l’innovation [14]. Les auteurs de SF sont pourtant souvent plus modestes que les inventeurs. Margaret Atwood, auteure notamment de La servante écarlate (1985) ne s’est jamais revendiquée comme une prophétesse du futur, au contraire. La science-fiction est utile parce qu’elle recadre nos perspectives sur le monde, plus qu’elle ne les conforte.
D’où l’importance de produire des formes de SF alternatives, des récits qui s’inspirent d’idéologies différentes, comme l’afrofuturisme [15] qui remet en cause le colonialisme, fer de lance de la SF, ou le solarpunk [16] qui remet en cause l’extractivisme ou encore tout le courant d’une SF féministe qui interroge des mondes où le patriarcat aurait disparu, initiée par Ursula K. Le Guin. Des imaginaires plus positifs, capables de répondre « à notre besoin de plus en plus flagrant d’horizons, de diversité, de solutions et d’espoir. À notre besoin de ré-imaginer le monde et de sortir de l’imaginaire du combat et de l’appropriation [17] » dominant, mais qui restent pourtant peu soutenus par l’industrie du divertissement. La SF, comme la science, restent surtout une lentille qui éclaire le présent depuis le monde qui les produit.
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Notes
[1] Yuval Harari, Sapiens, une brève histoire de l’humanité, Albin Michel, 2015.
[2] https://calculatingempires.net et https://anatomyof.ai
[3] Et notamment l’autoritarisme, l’ultracapitalisme voire la propension au fascisme porté désormais par les thuriféraires du développement de l’IA.Thibault Prévost, Les prophètes de l’IA, Pourquoi la Silicon Valley nous vend l’apocalypse, Lux, 2024. Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet, Apocalypse Nerds : comment les technofascistes ont pris le pouvoir, Divergences, 2025. Dan McQuillan, Resisting AI, an anti-fascist approach to artificial intelligence, Bristol University Press, 2022.
[4] Kashmir Hill, Your Face Belongs to us, Random House, 2023. Hubert Guillaud, “La reconnaissance faciale : un projet politique”, Danslesalgorithmes.net, 17 février 2025 : https://danslesalgorithmes.net/2025/02/17/la-reconnaissance-faciale-un-projet-politique/
[5] Jonathan Durand Folco, “Grok, l’IA de Musk, est-elle au service du techno-fascisme ?”, The Conversation, 17 juillet 2025 : https://theconversation.com/grok-lia-de-musk-est-elle-au-service-du-techno-fascisme-261215 Voir notamment les explications de Wikipédia sur Grok https://fr.wikipedia.org/wiki/Grok_(IA) et sur son projet d’encyclopédie concurrente de Wikipédia, Grokipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Grokipedia
[6] Amrith Ramkumar et Annie Linskey, “White House Prepares Executive Order Targeting ‘Woke AI’”, Wall Street Journal, 17 juillet 2025 : https://www.wsj.com/tech/ai/white-house-prepares-executive-order-targeting-woke-ai-e68e8e24
[7] Mustafa Suleyman, La déferlante ; Intelligence artificielle, pouvoir : le dilemme majeur du XXIe siècle, Fayard, 2023.
[8] Ethan Mollick, Co-intelligence, vivre et travailler avec l’IA, First Interactive, 2025.
[9] Aiha Nguyen et Alexandra Mateescu, Generative AI and Labor Power, Hype, and Value at Work, décembre 2024 : https://datasociety.net/library/generative-ai-and-labor/
[10] “When science fiction inspires real technology”, Technology Review, 5 avril 2018 : https://www.technologyreview.com/2018/04/05/67057/when-science-fiction-inspires-real-technology/
[11] Thomas Michaud, « La dimension imaginaire de l’innovation : l’influence de la science-fiction sur la construction du cyberespace », Innovations, 2014/2 : https://shs.cairn.info/revue-innovations-2014-2-page-213?lang=fr
[12] Nicolas Nova, Futurs ? La panne des imaginaires technologiques, Les moutons électriques, 2014. Marc Audétat (dir.), Pourquoi tant de promesses ? Sciences et technologies émergentes, Hermann, 2015.
[13] Comme le montre la série signée de Julien Laroche-Joubert, publiée du 4 au 9 août 2025 dans Le Monde, qui s’intéresse aux références, et notamment aux références d’écrivains de SF, que mobilise en continue Elon Musk : https://www.lemonde.fr/musk-fictions/
[14] Irène Langlet, “Les SF d’entreprise : visualiser, déplacer, déconstruire” in “Entreprises et science-fiction”, Entreprises et histoire, 2019/3 n° 96 : https://shs.cairn.info/revue-entreprises-et-histoire-2019-3-page-14?lang=fr
[15] L’afrofuturisme est devenu un courant important de la SF et de la fantasy qui explore l’histoire et l’identité afro-américaine. Gladys Marivat, “L’afrofuturisme libère les imaginaires”, Le Monde, 14 mai 2025 : https://www.lemonde.fr/livres/article/2025/05/14/l-afrofuturisme-libere-les-imaginaires_6606077_3260.html
[16] Le solarpunk est un autre courant artistique et politique, notamment dans la SF, né au début du XXIe siècle qui propose une anticipation optimiste de l’avenir, qui propose un avenir positif pour l’humanité par un usage modéré et responsable de la technologie, accompagné de changements sociétaux radicaux. On parle aussi de cli-fi, pour fictions climatiques. Cf. Irène Langlet, “Cli-fi et Sci-fi”, La vie des idées, 7 juillet 2020 : https://laviedesidees.fr/Cli-fi-Sci-fi
[17] François Houste, “Une autre histoire, Cybernetruc #18”, 17 mai 2024 : https://virtuels.substack.com/p/une-autre-histoire-cybernetruc-18




