Il y a quelques semaines, aux derniers jours du printemps 2026, pendant qu’une partie du monde s’émouvait de la prose technocritique du pape et la commentait avec déférence sur Linkedin, un autre genre de prophète dynamisait lui aussi sa foule d’adorateurs : Jensen Huang (PDG de NVIDIA, leader mondial des puces et systèmes de calcul dédiés à l’intelligence artificielle) venait tout juste d’entamer sa tournée annuelle, arborant une de ses fameuses vestes en cuir noir façon Rock Star, devant une salle archi comble.
Comme d’habitude, la saison 2026 des conventions Tech a commencé avec le GTC Taipei, au cœur de la fabrique à silicone qui redessine chaque jour le futur numérique de tous.
Dans ce match « Leo XIV contre Jensen Huang », sans grand suspens, le gagnant sera sans doute le second. C’est même quasiment de la triche : dans le domaine de l’IA, il n’y a qu’une version de l’histoire et depuis quelques années c’est certainement de plus en plus NVIDIA qui l’écrit en solo. Et à l’inverse des promesses spirituelles et divines, celles de Jensen Huang se concrétisent (au moins en partie) et s’imposent physiquement dans le monde réel.
Le pape, lui, est en concurrence avec toutes sortes de vendeurs d’opinion, coincés dans le monde des idées. Mais surtout, le pape a besoin de convaincre des milliards d’humains. Pas Jensen Huang. C’est une énorme différence.
Et oui, NVIDIA n’a pas besoin de convaincre le quidam. La foule qui vient l’écouter est constituée des ingénieurs, des chercheurs, des designers, des architectes et des banquiers qui se chargent eux-mêmes d’acheter, d’adopter et de déployer l’ensemble de ses systèmes informatiques.
Tous partagent le même objectif : accéder au graal économique qui leur est promis, l’abondance financière issue de la vente d’électrons intelligents
Transformer les Watts en Dollars
Pour aider à réaliser le miracle NVIDIA, Jensen Huang a la chance de pouvoir s’appuyer sur les grands fournisseurs de modèles et d’infrastructure. Et notamment Elon Musk (autre grande figure messiano-technologique s’il en est) qui vient de louer ses 2 centres de données remplis de GPUs NVIDIA à deux géants mondiaux que sont Anthropic et Google.
Elon Musk a loué Colossus 1 à Anthropic pour les 3 prochaines années, à 1,25 milliards de dollars mensuels. Soit 15 milliards de dollars par an, 45 milliards en tout. Il a ensuite loué une partie de Colossus 2 à Google pour la modique somme de 920 millions de dollars mensuels entre octobre 2026 et juin 2029. Soit presque 30 milliards de dollars cumulés. Le chiffre d’affaires total généré par Elon Musk sur ces 2 contrats atteint les 75 milliards de dollars en 3 ans, soit environ 25 milliards de dollars par an.
Autrement dit, Elon Musk fait la démonstration au monde entier que les investissements colossaux déployés dans l’infrastructure ne sont pas qu’un feu de paille ou une bulle, mais bien des sources de profits réels, rapides et conséquents.
En ordre de grandeur l’Industrie parle d’une fourchette d’environ 50 milliards de dollars d’investissement nécessaires pour déployer 1 GW d’infrastructure. Cette somme astronomique fait douter une partie des observateurs depuis des années et beaucoup pensent que de tels investissements ne seront jamais rentables.
Elon Musk vient de prouver le contraire : Il arrive à rembourser sa mise XXL en quelques dizaines de mois, comme si c’était un bon vieux prêt conso. Sur le papier, ça a de quoi convaincre. D’ailleurs, devant ces exploits, la ruée vers les infrastructures et la fièvre des investisseurs se retrouvent solidement renforcées.
Ça ne dit pas comment tout le monde va arriver à mettre en marche ses centres de données puisqu’il y a actuellement plus de 3 ans d’attente pour se faire livrer une turbine à gaz, moteur indispensable de ces usines à tokens. Mais ça c’est une autre histoire.
NVIDIA : de l’IA servicielle à l’IA matérielle
Alors, que dit Jensen Huang lors de sa grande messe de l’apocalypse ? D’ailleurs, savez-vous ce que signifie apocalypse littéralement ? Cela signifie dévoilement, pas catastrophe. Ça n’a absolument rien à voir avec le sens Hollywoodien qu’on lui prête dans le langage courant comme synonyme de fin du monde.
Ce changement, cette nouveauté, Jensen Huang nous l’annonce pour demain, et c’est déjà là aujourd’hui, démonstration à l’appui.
Même si la nouvelle génération de supercalculateur Vera Rubin, star incontestée de la convention, est un bijou technologique sans équivalent, la principale annonce du GTC Taipei, n’est pas tant côté infrastructure que côté utilisateur.
L’information la plus importante à entendre pour le grand public, de loin, c’est l’arrivée des fonctions agentiques natives directement sur nos terminaux.
Natif ça veut dire dans le corps et dans le cœur de la machine.
Les prochains CPU ont été conçus précisément pour pouvoir opérer des agents et des LLMs directement depuis le terminal, sans passer par le cloud.
Tous les types de terminaux sont concernés, à commencer par les PC, les ordis portables, mais aussi les smartphones. Qu’il s’agisse de Windows (donc Dell, HP), d’Apple, de Samsung ou de Google : l’ensemble des terminaux de demain seront conçus et équipés pour faire tourner des agents localement, directement sur votre machine, de manière totalement autonome et indépendante.
Ce que ça veut dire, c’est qu’avec le temps l’IA devient l’informatique, l’informatique devient IA. La frontière disparaît. Autrement dit, la question de savoir si on est pour ou contre l’IA devient une question en quelque sorte caduque. Du moins dans l’acception de cette appellation indifférenciée qu’on appelle IA et qui, en réalité, revêt un grand nombre de facettes.
Les enjeux de réglementation, de gouvernance et de souveraineté, de collecte/utilisation des données personnelles restent là, elles ne sont pas évacuées d’un coup de balayette magique, elles sont simplement déportées, renommées et recataloguées.
S’opposer à l’IA aura-t-il un autre sens, demain, que de s’opposer au numérique dans son ensemble (les deux étant de plus en plus indifférenciables, jusqu’à fusion intégrale) ?
Bien sûr, pour tous les gens qui sont déjà sous Linux, pour les militants anti Gafam/Mangos, pour les personnes qui ont une démarche « numérique responsable », c’est une évidence. Et il est primordial que cette communauté des communs soit mobilisée pour essaimer une culture populaire de l’indépendance numérique. Parce qu’il est primordial d’avoir des grandes directions à suivre. Même si elles sont symboliques, utopiques ou limitées, l’essentiel en tant que société c’est déjà de sentir une impulsion, de percevoir une bifurcation possible.
Faire vivre les communs numériques est un sacerdoce, une mission importante à garder en vie, et c’est aussi l’occasion d’être au cœur du réel. Et dans le monde réel, pour la population générale, la révolution IA est dure à suivre. Le bruit, l’obésité informationnelle, la vitesse des évolutions techniques, la profondeur systémique du changement… tous les ingrédients sont réunis pour générer la situation actuelle : une immense confusion collective.
La prochaine étape du développement de l’IA à au moins cela de salutaire, elle dissipe légèrement un de ces brouillards : il n’y a plus de limites entre IA et numérique.
L’IA matérielle : nouvelles indépendances et nouvelles dépendances
Côté dépendance numérique, l’avenir immédiat est un peu une pièce à deux faces : côté pile, il y a de fortes chances pour que la majorité des Français soit toujours dépendante de Microsoft, d’Apple ou de Samsung pour son terminal et son système d’exploitation.
Mais côté, face, c’est à dire côté logiciel, vous serez beaucoup plus libre. Du moins vous pourrez l’être. NVIDIA a beaucoup de licences payantes, certes, mais l’entreprise a également une fine compréhension stratégique des enjeux liés aux modèles d’agents IA et de LLMs. NVIDIA a donc développé une IA 100% open source/open weight, absolument gratuite qui exécutera tous les travaux et toutes les tâches numériques dont vous avez besoin sans ouvrir le moindre Excel, Word ou Powerpoint.
Tel qu’annoncé lors de la convention NVIDIA à Taipei, le modèle mis à disposition par défaut sur les ordinateurs équipés d’un système d’exploitation appartenant à Microsoft s’appelle Nemotron. C’est un modèle qui a de très solides notes sur les différents bancs d’essais comparé aux leaders du marché et qui peut générer tout type de médias : code, vidéo, images, audio…etc. L’avenir n’est peut-être pas tant dans les services que proposeront les grands fournisseurs d’IA que dans les possibilités qui seront disponibles au cœur des machines de chacun.
Vers une recomposition de la sobriété ?
L’IA sobre ? Si vous êtes français, elle sera encore plus entre vos mains. C’est une des conclusions qu’on peut tirer de l’arrivée des LLMs et des agents directement sur nos machines.
Si vous êtes en France, et que vous générez des tokens depuis votre terminal, demain vos usages seront 95% sans émissions de GES. Grâce à notre énergie décarbonée, nous proposons déjà le top mondial de la sobriété. Et de loin. Être français demain, c’est faire partie par défaut de la frange « sobre » des utilisateurs de services numériques à l’échelle mondiale, aux côtés de la Norvège et de la Suède, sur le podium.
De là à imaginer que vous n’allez plus consommer de contenus hébergés aux US ou ne plus passer des commandes en ligne pour acheter des produits chinois, la question du terminal ne résout pas tout. Mais enfin on peut au moins s’alléger d’une forme de culpabilité sur l’usage de nos machines au quotidien.
Et dans cette chaleur insoutenable, même un tout petit peu plus léger, on se sent déjà un peu moins mal.





