Les imaginaires, des images réflexes, entre émotions et clichés
Texte écrit par François Houste
La perception que nous avons d’un nouvel outil, d’un nouvel instrument ou d’une nouvelle technologie passe souvent par les imaginaires. Avant même que nous n’en fassions une expérience réelle, nous sommes déjà submergés de récits et d’images qui vont préparer, conditionner, parfois définir notre accueil de ces technologies, la façon dont nous les utiliserons, mais également notre opinion quant à leur impact. C’est là la grande force, et sans doute aussi le grand défaut des imaginaires.
Ainsi, les programmes de génération de contenu basés sur les grands modèles de langages (Large Language Models, LLM) auraient-ils connu un aussi grand succès d’usage et une si grande amplification médiatique s’ils ne reposaient sur l’imaginaire de l’intelligence artificielle ? Et si les résultats qu’ils produisent n’avaient été esquissés par de nombreux récits de science-fiction, films, romans ou expériences de design ? Les imaginaires, qu’ils soient collectifs ou individuels, orientent notre perception de la technologie.
Mais qu’est-ce que c’est, au juste, un imaginaire ? Le mot est facilement mis à toutes les sauces pour désigner un ensemble flou de références pop, de fictions et de projection qu’on se fait des attentes des consommateurs. Mais un imaginaire, c’est bien plus simple que ça : c’est juste une image que l’on a dans la tête et qui peut être invoquée à n’importe quel moment. C’est le souvenir d’un film vu récemment, d’un récit lu enfant et qui a forgé notre façon de comprendre le monde. Ou c’est une histoire que nous concevons dans l’intimité de notre cerveau et qui va guider nos actions, nos créations, nos réflexions. Une image qui nous vient en tête lorsque l’on évoque devant nous un sujet. C’est ce qui précède la connaissance réelle d’un sujet, l’usage que nous avons d’un sujet, et bien souvent l’oriente.
Il existe en réalité deux sortes d’imaginaires : les imaginaires collectifs et les imaginaires individuels. Certains sont faits d’images et de récits, d’autres d’impressions et de sentiments. Mais tous influent sur notre perception du monde, qu’on le veuille ou non.
Imaginaire collectif : de la pop culture au cliché
Un imaginaire collectif, c’est un mythe, ou une œuvre de fiction dont la diffusion a été suffisamment importante pour toucher une large partie de la population et devenir une sorte de pensée-réflexe. Du côté des mythes, on pensera au Golem ou à la créature du docteur Frankenstein qui ont façonné une large partie de la façon dont nous abordons les robots et les intelligences artificielles. Du côté des œuvres issues de la pop-culture : romans, films, jeux vidéo, séries, musiques, ces images-réflexes, celles qui nous viennent en tête quand on parle d’intelligence artificielle, sont majoritairement issues d’une culture populaire très récente, cinématographique et hollywoodienne : le H.A.L. 9000 de 2001 l’odyssée de l’espace [1], le réseau Skynet et les robots tueurs de la série des films Terminator [2], ou encore l’assistant vocal Samantha du film HER [3]sont des imaginaires collectifs. Des images cristallisées par la culture de masse qui façonnent notre perception d’une technologie, d’un écosystème, d’un pan de notre société [4].
Ces imaginaires collectifs sont bien souvent les révélateurs des craintes qui pèsent sur une époque ou une société. Ainsi, certaines images véhiculées par la science-fiction du Space Age américain [5] en disent beaucoup sur les craintes liées à la guerre froide et à un éventuel holocauste nucléaire, mais également sur la réactivation du mythe de la conquête et de la Frontier [6]. Plus près de nous, le mouvement Cyberpunk [7] dont est issu par exemple le film Blade Runner [8] est révélateur, entre autres, de l’inquiétude d’une partie de la société quant au libéralisme débridé des années 1980 et à la perte de contrôle de la technologie qui contribue à son déploiement.
Mais il arrive également que ces imaginaires collectifs deviennent des leviers de manipulation et agissent comme des écrans de fumée face aux réels dangers d’une technologie. C’est, par exemple, ce sur quoi alertait en mars 2021 les spécialistes de l’intelligence artificielle Timnit Gebru, Emily Bender, Angelina McMillan-Major et Margaret Mitchell dans un article critique du développement des grands modèles de langage [9] : le recours systématique à l’imaginaire de la Singularité le moment où l’intelligence artificielle dépassera les capacités d’intelligence humaine, quoi que cela veuille dire, à l’image du Terminator et de Skynet, masquent les impacts actuels et bien réels de l’IA sur notre monde : pollution, phagocytage des ressources, précarisation des emplois, etc.
Dans ce dernier cas, l’imaginaire collectif du dépassement de l’humain par la machine, est devenu non seulement un récit majoritaire mais a été récupéré et amplifié au service d’un projet politico-économique.
Certains militent également pour l’émergence, en miroir des univers souvent cauchemardesques de la science-fiction traditionnelle, d’imaginaires plus utopiques, rendant possibles la visualisation d’une transition vers des futurs positifs. C’est notamment le cas du mouvement Solarpunk [10] – terme construit par opposition au Cyperpunk, mettant en scène un usage responsable, écologique et souvent dimensionné de la technologie. Une façon, là encore, d’influencer nos imaginaires et notre perception du monde numérique qui nous entoure, mais cette fois en ouvrant des possibles.
Imaginaire individuel : un univers d’émotions et d’anecdotes
Jules Colé, dans une publication de l’ADEME [11], définit les imaginaires individuels comme : « l’ensemble des images et des représentations associées à des significations, des sensations et des émotions qui façonnent la vision du monde d’une personne ». On y ajoutera volontiers ces fictions ou anecdotes que nous pouvons imaginer, à titre individuel, quant à l’impact d’une technologie, d’un concept, d’un milieu, sur notre vie de tous les jours.
Ainsi, la réaction d’une personne ne préférant pas toucher à tel appareil de peur d’en perdre le contrôle est un imaginaire individuel qui témoigne d’une sensation et d’une crainte, celle de la perte de maîtrise face à la technologie. Et les anecdotes qui étayent cette sensation sont autant de parts d’imaginaire qu’il est important d’interroger.
Mettre les imaginaires en résonnance
Dans certains cas, comme dans le cas de l’intelligence artificielle, ce sont bien souvent les imaginaires collectifs qui sont majoritaires et vont définir notre vision de la technologie. La puissance de récits comme ceux de Terminator, HER, 2001, l’odyssée de l’espace ou encore Blade Runner, mais également WALL-E [12] ou le robot Baymax des Nouveaux Héros [13], pour évoquer des imaginaires plus positifs, oblitère ainsi de nouveaux sujets qui semblent pourtant cruciaux pour éclairer nos usages. Dans certains cas, ce sont plutôt des imaginaires individuels, des ressentis, qui occupent la majorité de l’espace médiatique et influent sur nos usages et notre perception. C’est par exemple le cas de l’usage des écrans chez les jeunes pour lesquels les « impressions » débordent souvent sur les études réelles et plus scientifiques, tels les travaux d’Anne Cordier, grande spécialiste du sujet [14].
Ce n’est pas que les imaginaires soient toujours trompeurs, bien entendu. Mais comme n’importe quel contenu, ils peuvent servir eux-aussi un agenda politique et être agités, amplifiés, utilisés à foison. Quoi qu’il en soit, les imaginaires individuels et collectifs communiquent, résonnent, font échos régulièrement en chacun de nous : personne ne peut prétendre être totalement hermétique ou avoir un recul absolu face aux images diffusées par Hollywood ou Netflix, et personne ne peut prétendre non plus que sa lecture d’un film ou d’un roman de science-fiction n’est pas teintée de ses expériences personnelles. Toute lecture ou visionnage d’une œuvre est une actualisation, une interprétation de celle-ci en fonction de son histoire, de sa culture, de ses expériences, comme l’ont souligné beaucoup d’auteurs comme Pierre Lévy [15]. Lancez donc un débat sur la nature humaine ou réplicante de Rick Deckard [16] dans le Blade Runner de Ridley Scott et vous verrez à quel point nos imaginaires collectifs sont soumis au filtre de lecture des nos propres expériences et émotions.
Les imaginaires dialoguent en permanence, et se référant aux travaux du philosophe français Gilbert Durand [17], Jules Colé l’explique encore très bien : « L’imaginaire collectif structure notre compréhension et notre interprétation du monde au sein d’une culture, il nourrit nos rêves et nos aspirations, nos manières de penser, de ressentir et d’interagir avec le monde. Mais, en fonction de nos expériences et de l’évolution des contextes sociaux, environnementaux ou techniques, les imaginaires individuels peuvent aussi évoluer et venir à leur tour enrichir l’imaginaire collectif. Ensemble, ils forment un réseau dynamique de significations qui façonnent l’expérience humaine » [18].
NOTES :
[1] Film de Stanley Kubrick réalisé en 1968 et co-écrit avec le romancier de Science-fiction, Arthur C. Clarke : https://fr.wikipedia.org/wiki/2001,_l%27Odyss%C3%A9e_de_l%27espace
[2] Terminator est une série de films dont le premier épisode a été réalisé par James Cameron en 1984. https://fr.wikipedia.org/wiki/Terminator_(s%C3%A9rie_de_films)
[3] Film de Spike Jonze (2013) mettant en scène un homme (Joaquin Phoenix) tombant amoureux d’une intelligence artificielle : https://fr.wikipedia.org/wiki/Her_(film)
[4] Les imaginaires collectifs sont “l’ensemble des images et des représentations qui façonnent la vision du monde et le système de sens d’un groupe ou d’une société”. Jules Colé, Mobiliser la société à travers le prisme de l’imaginaire : cartographie des imaginacteurs et de dispositifs d’action en faveur des transitions, Ademe, 17 octobre 2024 : https://librairie.ademe.fr/societe-et-politiques-publiques/7662-mobiliser-la-societe-a-travers-le-prisme-de-l-imaginaire.html
[5] Le Space Age désigne à la fois l’ère spatiale de la conquête de l’espace des années 50 et, concomitamment, la vague de romans de science-fiction qui va donner vie à l’imaginaire de cette conquête spatiale en la sublimant.
[6] La Frontier désigne aux Etats-Unis la ligne marquant la zone limite de l’implantation des populations d’origine européenne dans le contexte de la conquête de l’Ouest. Le terme est devenu, au fil du temps, une métaphore de l’esprit américain : un exceptionnel esprit d’initiative et d’innovation (Frederick Jackson Turner). Le terme a été réutilisé par John F. Kennedy en 1960, sous la forme de New Frontier, pour évoquer la conquête spatiale qui démarre alors et son objectif d’expédition d’hommes sur la Lune. La mythologie de la Frontier reste importante dans les imaginaires de la Silicon Valley et de la technologie aujourd’hui.
[7] Le cyberpunk (association des mots cybernétique et punk) est un genre de la science-fiction très apparenté à la dystopie et à la hard science-fiction, riche en détails scientifiques et techniques sous prétexte de vraisemblance. Il met souvent en scène un futur proche, une société technologiquement avancée dans des mondes violents et pessimistes. ttps://fr.wikipedia.org/wiki/Cyberpunk
[8] Film de Ridley Scott, 1982.
[9] Emily Bender, Timnit Gebru, Angelina McMillan-Major et Margaret Mitchell, « On the Dangers of Stochastic Parrots: Can Language Models Be Too Big?”, Proceedings of the 2021 ACM Conference on Fairness, Accountability, and Transparency.
[10] Le solarpunk est un courant artistique et politique, notamment dans la SF, né au début du XXIe siècle qui propose une anticipation optimiste de l’avenir, qui propose un avenir positif pour l’humanité par un usage modéré et responsable de la technologie, accompagné de changements sociétaux radicaux. On parle aussi de cli-fi, pour fictions climatiques. Cf. Irène Langlet, “Cli-fi et Sci-fi”, La vie des idées, 7 juillet 2020 : https://laviedesidees.fr/Cli-fi-Sci-fi
[12] Film d’Andrew Stanton de 2008 : https://fr.wikipedia.org/wiki/WALL-E
[13] Film de Don Hall et Chris Williams de 2014 : https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Nouveaux_H%C3%A9ros
[14] Notamment : Anne Cordier, Grandir connectés : les adolescents et la recherche d’information, C&F éditions 2015. Grandir informés : les pratiques informationnelles des enfants, adolescents et jeunes adultes, C&F éditions, 2023. Et avec Séverine Erhel, Les enfants et les écrans, éditions Retz, 2023.
[15] Pierre Lévy, Qu’est-ce que le virtuel ?,La Découverte, 1998.
[16] Rick Deckard est un « Blade Runner », un policier chargé de la traque de réplicants, des androïdes esclavagisés, qui, suite à leur révolte sur Mars, n’ont pas le droit de regagner la terre. Dans le film de Scott, il est interprété par Harrison Ford.
[17] Gilbert Durand est un philosophe connu pour ses travaux sur l’imaginaire et la mythologie.
[18] Jules Colé, Mobiliser la société à travers le prisme de l’imaginaire : cartographie des imaginacteurs et de dispositifs d’action en faveur des transitions, Ademe, 17 octobre 2024 : https://librairie.ademe.fr/societe-et-politiques-publiques/7662-mobiliser-la-societe-a-travers-le-prisme-de-l-imaginaire.html




